Rwanda: Message des FDU INKINGI à l’occasion du 51ème anniversaire de l’indépendance du Rwanda.

Très chers membres des FDU-INKINGI,

Chers compatriotes,

Il y a 51 ans, le peuple rwandais  décidait de prendre son destin en mains, au terme d’une lutte politique émaillée de violence. Comme aujourd’hui, les tenants du pouvoir déclaraient haut et fort que les aspirations à plus d’espace de liberté étaient sans fondements. Mais la détermination des leaders de l’indépendance a eu raison de l’arrogance de ceux qui voulaient confisquer le pouvoir par la violence et l’intimidation.

Plus d’un demi-siècle après, l’euphorie des premiers jours a cédé la place aux désillusions.

Situation politique

Contrairement au discours officiel, la situation sociopolitique du pays reste préoccupante. En effet, notre pays est le seul de la région à ne tolérer aucune opposition politique, de peur de perdre le monopole de l’action politique.

Le régime refuse obstinément de reconnaître les partis d’opposition démocratique. Trois chefs de partis démocratiques ayant osé défier le pouvoir en affichant leur liberté d’opinion dont madame Victoire Ingabire Umuhoza, Mushayidi Déogratias et Bernard Ntaganda  sont aujourd’hui derrière les barreaux. A quelques exceptions près, les circonstances de leurs arrestations, le déroulement de leurs procès  et les charges qui pèsent contre eux sont les mêmes.

En dépit des promesses faites aux bailleurs de fonds étrangers, il n’y a aucun signe d’ouverture de l’espace politique. En témoigne la nouvelle loi sur les partis politique qui est taillé sur mesure pour assurer la reconduction au pouvoir du régime en place lors des prochaines élections législatives de 2013.

En effet, la compétence de l’enregistrement et de l’agréation des partis, qui était jusqu’ici du ressort du ministère de l’intérieur, est transférée à l’Office de la Gouvernance (Rwanda Governance Board ) qui est placé sous l’allégeance du gouvernement. Aussi, les motifs d’interdiction des partis politiques (articles 20 à 39) reposent sur des critères délibérément flous tels que : actes divisionnistes, informations pouvant inciter à la division, actes prêtant main forte à l’ennemi, dire la vérité pendant la campagne électorale, éviter des faux contentieux, ternir l’image du Rwanda, déclarations pouvant entraîner toute sorte de discrimination et de division, actes pouvant provoquer la guerre, avoir l’idéologie génocidaire, et cætera

Incapable de répondre aux demandes légitimes de l’opposition démocratique, le gouvernement n’arrive pas à dépasser ses égos et à démystifier l’épineux problème de l’opposition armée.

L’accueil glacial réservé à la proposition courageuse du gouvernement tanzanien de pourparlers directs avec les rebelles des FDLR et le gouvernement rwandais pour trouver une solution globale à la crise dans la sous-région des grands lacs, relève dans le chef du gouvernement, de la politique de l’autruche.

En effet, comme l’a dit le président Tanzanien, après 19 ans de lutte armée sans succès, le gouvernement rwandais devrait penser à changer de fusil d’épaule, dans l’intérêt du peuple rwandais et de la sécurité sous régionale, et à entamer des contacts avec ces rebelles. Ce serait deux poids deux mesures de demander avec insistance au gouvernement congolais de négocier avec son opposition armée, tout en opposant une fin de non-recevoir aux appels de négociations avec les FDLR.

En dépit d’une énorme machine médiatique, payé à prix d’or, la communauté internationale elle-même, qui a longtemps fait preuve  de clémence sur la situation sécuritaire du pays, commence à manifester des signes d’inquiétude. Ainsi, selon le dernier de Global Peace Index Report 2013[1],  le Rwanda pointe à la 135ème place sur 162, soit le pire score dans toute la région est-africaine. De quoi se demander, si l’invocation par le HCR et le gouvernement rwandais à la fameuse clause de cessation pour forcer les réfugiés rwandais à rentrer, a encore un sens.

Situation économique

Sur le plan économique, quel que soit la réalité du taux de croissance économique du Rwanda, il n’en reste pas moins vrai que la situation reste précaire. En effet, « les données de la Banque mondiale sur le Rwanda montrent que les inégalités entre les riches et les pauvres n’ont jamais été aussi élevées que maintenant. Entre 1985 et 2011, la part du produit intérieur brut détenue par la tranche des 10% les plus riches a presque doublé, passant de 24,58% à 43,22%, tandis que celle détenue par les 10% les plus pauvres s’est réduite de plus que la moitié, passant de 4,41% à 2,13% . De par cette situation, le quotidien des rwandais est dramatique : Selon le programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD), trois rwandais sur quatre (76,8% exactement) vivent en dessous du seuil de pauvreté avec moins de 1,25$ par jour » [2]. En terme beaucoup plus parlants, le salaire d’un enseignant équivaut à quelque 30 kg de riz ou 2 bidons de 5 litres d’huile d’arachide. Comme il doit en plus payer un loyer compris entre 25000FRW et 70000FRW, payer le minerval, etc.., il est chroniquement en déficit et doit faire preuve d’ingéniosité pour joindre les deux bouts du mois.

A cela s’ajoute une pression fiscale impitoyable, que ce soit directe ou indirecte. A ce titre les FDU INKINGI estiment que les contributions au fonds Agaciro constituent un impôt déguisé, et qui plus est, contamine les autres institutions. Sous le prétexte de « kwihesha agaciro », églises, écoles, et diverses associations demandent à leurs tours des contributions à reverser au fonds Agaciro, ce qui constitue une multiple taxation. Un enseignant par exemple doit céder 1/12 de son salaire, contribuer pour son église, l’école de ses enfants, etc.

Cette situation est le résultat de mauvais choix de politique économique, combiné à un manque de transparence dans la gestion des deniers publics. L’inspection des finances, tout comme le parlement[3], ont à plusieurs reprises épinglé des irrégularités qui n’ont pas été redressées.

L’opposition entre les régions urbaines et la campagne qui abrite plus de 80% de la population, est en soit une source de stabilité. Ceci se reflète dans la part de l’investissement réservé au secteur agricole, qui fournit des moyens de subsistance à plus de 70% de la population rwandaise.

Les raisons à la base du déclin de l’agriculture rwandaise peuvent être résumées en une politique agricole basée sur une régionalisation imposée et mal pensée, l’érosion de l’étendue des surfaces cultivables, ainsi qu’une mauvaise politique des prix agricoles.

L’éducation.

Depuis que le Front Patriotique Rwandais est au pouvoir au Rwanda, la qualité de l’enseignement s’est dégradée au profit de la quantité. En effet, beaucoup d’établissements scolaires et académiques, à l’initiative des particuliers, se sont ouverts dans les différentes régions du pays sans cadastre précis de la part des autorités du pays. Et comme les conditions minimales n’étaient pas réunies- personnel pédagogique peu ou pas formé, locaux exigus, manque de matériel didactique, absence de logement, d’eau et d’électricité, de bourse d’études, externat et pauvreté, négligence du Kinyarwanda- la qualité de l’enseignement en a fortement souffert, le gouvernement privilégiant la quantité au détriment de la qualité. La situation est tellement préoccupante que le Parlement a institué une commission d’enquête. Dans ses conclusions, les parlementaires ont déclaré ni moins ni plus que  les étudiants qui terminent leurs études universitaires sont incapables de rédiger une lettre de demande d’emploi! Le Président lui-même en a fait l’écho lors d’une  rencontre avec la jeunesse au stade de Nyamirambo

Il est clair que le taux de passage du primaire au secondaire, dont le gouvernement s’enorgueillit  a  montré ses limites. En effet,  cette mesure s’adresse à la demande d’enseignement sans s’occuper de l’offre d’enseignement, mais aussi elle fait très peu de cas de la qualité de l’enseignement et de la transparence dans la gestion des places disponibles. Le cas de 16 étudiants aujourd’hui demandeurs d’asile en Ouganda, illustre ce malaise. Plutôt que de chercher les racines de ce malaise, le gouvernement a choisi la manière forte pour ramener de force ces étudiants au pays.

A côté de ces problèmes s’ajoute l’érosion de la motivation du personnel enseignant. Avec un salaire autour de 40000RW, un enseignant ne peut plus joindre les deux bouts du mois sans recourir à des activités d’appoint. Le nombre  d’enseignants qui fait aujourd’hui défection  faute de pouvoir survivre avec leurs salaires, est un indice du malaise grandissant dans ce secteur. Les enseignants toute catégorie confondues, qui ont longtemps constitué l’élite du pays et « sa classe moyenne », qui injectaient des liquidités dans la campagne, sont aujourd’hui aux abois. Leurs salaires se sont réduits à une peau de chagrin.

La santé

L’accès aux soins médicaux longtemps considérée comme inviolable, a été un des secteurs prioritaires depuis l’indépendance de notre pays  à tel point que le réseau sanitaire rwandais était le plus dense en Afrique.

Aujourd’hui, on assiste à un glissement déguisé vers la privatisation. En effet, à y regarder de près, tout le programme des « mutuelles »  instauré de force par le gouvernement rwandais ( si quelqu’un ne s’acquitte pas de la somme exigée, il est emprisonné et ses biens sont confisqués et vendus pour obtenir ladite cotisation) n’est qu’une tentative de privatisation de l’accès aux soins. En décortiquant les chiffres, on se rendrait à l’évidence que le ticket modérateur est beaucoup plus élevé que la participation des pouvoirs publics au budget de l’organisme, ce qui est contraire à l’esprit des mutuelles de par le monde. Aussi, la façon dont les remboursements  se font, la carence des médicaments dans les hôpitaux publics et l’absence de certains services spécialisés dans ces hôpitaux, fait qu’un affilié à ces mutuelles paie doublement : aux mutuelles et aux services non couverts par les mutuelles.

Bon voisinage et la cohésion sociale

Après les heurts ethniques consécutifs à la révolution sociale de 1959, le pays avait progressivement retrouvé une cohésion sociale, pendant une trentaine d’années. Il est vrai que le problème des réfugiés est resté comme une épine dans le pied des différents régimes, mais jamais la cohésion sociale n’a été aussi mise à mal que sous l’actuel régime.

En effet, l’héritage des tribunaux Gacaca et son pendant de délation organisée, peine à se cicatriser. L’omniprésence des services de renseignements et leur dissémination à travers tout le pays, a fini par semer la méfiance entre tous les citoyens. Les règlements de compte, les procès d’intention, ainsi que l’hypocrisie  autour de la question ethnique, rendent le climat social très pesant pour la population.

La gestion par le gouvernement, de l’après génocide, est un autre sujet de menace de la cohésion sociale. Si la justice doit être faite pour les victimes et survivants du génocide, elle doit aussi l’être pour tous les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, ainsi que les autres crimes non encore qualifiés par les organes compétents.

Aussi, l’aide aux victimes doit dépasser la barrière ethnique et se baser plutôt sur la précarité des bénéficiaires. Ceci évitera des ressentis pour des personnes qui se verraient exclus sur le seul critère ethnique.

S’agissant du bon voisinage, depuis l’avènement de l’indépendance, jamais le pays n’a été autant sur la sellette pour son implication dans des problèmes de sécurité chez les voisins. Les nombreux rapports de l’ONU sur le rôle de notre pays dans la crise à l’Est de la RDC en témoignent. Même si le Rwanda n’était pas à l’origine de cette crise comme le gouvernement s’en défend, il est de l’intérêt du peuple rwandais et de la sous-région que le Rwanda soit une partie de la solution, comme l’ont demandé à plusieurs reprises un certain nombre de pays européens, dont la Belgique. Dans ce cadre, le Rwanda doit jouer pleinement son rôle dans la mise en application des accords d’Addis-Abeba et montrer ainsi sa bonne foi.

Conclusion

Comme l’a bien souligné madame Suzan Rice lors de sa dernière visite au Rwanda, le bilan économique mis en avant par le régime ne suffira pas à long terme à garantir une stabilité socio-politique. Le gouvernement rwandais doit revoir sa politique sécuritaire et accepter des débats contradictoires sur tous les sujets de société : l’ouverture de l’espace politique, la liberté d’expression, la redistribution des richesses nationale et l’égalité des chances.

Le gouvernement rwandais doit aussi se rendre à l’évidence que la démocratie va au-delà de simples élections, comme l’a dit le président Barack Obama lors de sa première visite en Afrique.  Dans ce cadre, les lois sur les média et sur les partis politiques, doivent être profondément réformées pour être en phase avec les revendications légitimes de la population. Le gouvernement doit enfin libérer tous les prisonniers d’opinion et arrêter l’instrumentalisation de la justice pour harceler l’opposition politique.

C’est à ce seul prix que l’indépendance chèrement acquise en 1962 aura encore un sens.

Vive l’unité et la réconciliation  du peuple rwandais, dans un état de droit.

FDU-Inkingi
Boniface Twagirimana
Vice-Président Intérimaire